Délinquances modernes

Ainsi donc, sur la base éprouvée de statistiques policières et sous le regard expert d’un observateur qui voit des Auvergnats partout, il existe – le conditionnel serait bien-pensant –, il existe une délinquance roumaine.

Certes, nous connaissions déjà, chacun à des degrés divers, la roulette russe, la capote anglaise et la tête de Turc.
Plus près des préoccupations de nos gouvernants, nous étions conscients que sévissaient le Clan des Siciliens, le gang des Postiches et la bande à Bonnot. Ce dernier avis de recherche n’a pas été sans conséquence sur la tranquillité de tous les Bonnot de France, et plus particulièrement les pauvres Jean, pris dès lors sous le double feu de l’opprobre et de la dérision, sans l’avoir vraiment mérité. Tant il est vrai que certains prénoms sont décidément lourds à porter et constituent un véritable frein à l’intégration, dans la cour de l’École par exemple.

Mais revenons à nos moutons.
Ou plutôt mieux : le patriote désintéressé que je me targue d’être soumet à la sagacité de nos plus hautes instances la « modeste proposition » qui suit.
Nous ne le savons que trop, la délinquance moderne est avant tout économique, sans quoi les caisses ne seraient pas vides, n’est-ce pas ?
Aussi proposè-je, modestement, que s’abatte une main de fer (législatif), avec ou sans gant de velours (républicain) sur le travail au noir portugais.
Portugais ? Pourquoi portugais ?
Eh bien, ce que j’appellerai cette géolocalisation de la délinquance – travailler au noir est un délit, à l’évidence – ne présente que des avantages.

Le premier de ces avantages est bien sûr de s’attaquer à des ressortissants européens. Qui mieux est, de commune monnaie. Nous pourrions ainsi, sans crainte de paraître déloyal ou condescendant, voire donneur de leçons (un comble !), présenter la facture du remboursement et des pénalités encourues au gouvernement portugais, seule autorité responsable, entre partenaires en somme. Et sans entourloupe au taux de change, pardi.
Car il s’agit avant tout de ne pas laisser impunie la moindre atteinte à la Loi et le préjudice est financier, avant que d’être moral, puisqu’après tout, travailler au noir, c’est quand même du travail ; travailler, c’est bien, travailler plus est plus bien, pour parler comme un syndrome lexical venu du haut nous y invite.

Deuxième avantage, l’expulsion des travailleurs au noir portugais, ou portugais au noir si vous préférez.
Car nous devrons les expulser, afin que nul soupçon de faiblesse n’entache notre fermeté. La portée assurément dissuasive d’une telle mesure s’ajoutant à la lourde sanction pécuniaire d’un rappel généralisé de cotisations sociales et de recouvrement de TVA honteusement dissimulée, est gage d’un vrai travail au blanc, enfin rétabli dans des délais fulgurants. De ressources nouvelles, inéluctablement. Expulser, c’est payant, à tous les sens du terme.

Nulle instance internationale n’accusera la France de mettre en danger les expulsés ou d’attenter de manière diffuse aux droits humains, la démocratie portugaise étant irréprochable. L’épiscopat portugais saluera le retour au bercail des fils prodigues ; l’Église dans son ensemble ne pourra que se réjouir de ce noble attachement de la France aux valeurs chrétiennes, manifeste dans cette lecture quasi à la lettre de l’Évangile.

Troisièmement, les modalités de l’expulsion.
C’est là que gît véritablement notre génie français (s’il y a de fait une délinquance roumaine, je ne vois pas pourquoi je m’interdirai de dire français le génie). Car je prévois, sans risque de me tromper, que les travailleurs au noir portugais rentreront au volant de leur propre véhicule ! Cela économisera du kérozène et libérera des places de stationnement, deux denrées rares par ces temps de pénurie. Si ce n’est pas du génie français au service de l’intérêt général, je veux bien être déchu.

J’ai beau chercher quelque inconvénient, modestement et je ne crains personne pour la modestie, je n’en trouve pas l’ombre d’un.
On l’a deviné, je ne gagnerais personnellement rien à la mise en œuvre d’une telle proposition et je reste disposé, instruit par l’expérience anticipée d’un succès certain, à examiner toute mesure, petite ou grande, de nationalisation de la délinquance, petite ou grande.
Puissent mes concitoyens s’en trouver élevés dans leur âme et leur compte courant.

Gilles Horvilleur pour Les Indivisibles

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