Discours de cloture des Y’a Bon Awards 2013

L’heure de nous-mêmes a sonné (Aimé Césaire)

Discours de clôture des Y’a bon Awards 2013 par Gilles Sokoudjou, Président du collectif Les Indivisibles

À l’issue de la cérémonie, Gilles Sokoudjou, président de l’association Les Indivisibles a rappelé la nécessité de continuer le combat avec cette maxime de Césaire : « L’heure de nous-mêmes a sonné ».

« Je ne peux commencer ce discours sans rendre un hommage appuyé, sincère et légitime aux nombreux sympathisants, membres et soutiens des indivisibles. Leur abnégation, leur courage, leur mobilisation, leur participation aussi, est essentielle à notre combat, à notre lutte, puisqu’il s’agit, et vous l’avez vu, ni plus ni moins que de cela. Ces nombreux militants qui donnent de leur temps, de leur énergie, de leur argent, de leur réflexion afin d’agir, de dénoncer, de réfléchir, de contextualiser, de synthétiser ce qui nous anime et nous réunit tous ici : la lutte antiraciste. Je pense que nous pouvons les applaudir, que vous pouvez les applaudir car il ne fait pas bon être militant antiraciste ou antifasciste aujourd’hui.

J’aurai voulu vous parler et vous faire un bilan de cinq années Indivisibles. J’aurai voulu vous parler de la montée de l’islamophobie qui est devenue un sport national, un thème bankable, j’aurai voulu vous parler de racisme, de tous les racismes sous toutes ses formes. J’aurai voulu vous parler de nos détracteurs, de ceux qui considèrent que nous ne sommes pas légitimes.

Mais l’urgence a pris le pas sur la raison et je me dois de vous dire que « l’heure de nous-même a sonné ». Cette maxime d’Aimé Césaire est dorénavant indispensable pour construire notre citoyenneté, notre identité, notre légitimité, notre force.

Unité

Qui l’eut cru, trente ans après, d’en être toujours au même point. Les mêmes discours convenus, les mêmes propositions, les mêmes personnalités, les mêmes échecs. S’il y a bien une chose qu’il est aisé de constater, c’est bien l’inertie – assumée – du politique.

L’échec est patent et nous n’avons pas su capitaliser sur les expériences passées, celles et ceux qui se sont battus pour faire avancer nos droits, pour faire changer les mentalités et porter les combats qui nous animent encore aujourd’hui. Lorsque l’on analyse notre situation et l’intérêt pour nos concitoyens sur ces questions, il faut aussi analyser ce que nous n’avons pas réussi à faire jusqu’alors : l’unité.

L’unité, la solidarité, se fédérer, voilà ce qui doit nous animer maintenant. Pas demain, pas dans une dizaine d’années mais maintenant. Notre succès ne viendra qu’à ce prix, qu’au terme de notre volonté, de notre capacité à se regrouper pour échanger, combattre, répondre, lutter, réfléchir aussi. C’est une donnée essentielle et elle est pathétiquement absente de notre réflexion. Quelles sont les occasions pour des associations, des groupes, des think-tank, des personnalités, des individus de se retrouver autour d’un projet commun orienté en faveur de la lutte antiraciste ? Quels sont les liens, les réseaux que nous avons su tisser pour nous permettre de faire entendre notre voix. Quelles sont les personnalités ayant émergé et ayant conservé une légitimité au sein de ceux qui s’en revendiquent ? Les réponses sont sans appels et nous devons aujourd’hui, maintenant, commencer à établir les bases d’un projet qui aura pour objectif de bien faire prendre conscience à nos adversaires que s’attaquer à l’un d’entre nous c’est s’attaquer à l’ensemble des partenaires.

À force de renoncements, de récupérations politiques, de naïveté, d’ambitions personnelles, la lutte antiraciste a perdu de sa force, de sa crédibilité. À force de tables rondes, de débats, de colloques, d’invitations et de spectacles, nous n’avons réussi qu’à nous convaincre nous-mêmes. Et le cercle est à la fois restreint et inoffensif. L’ambition c’est de sortir de ce petit confort pour commencer à hisser des combats, judiciaires – c’est le cas avec le CCIF par exemple – commencer à structurer nos propres organisations, intégrer des structures transnationales, se détacher d’une dépendance et rendre comptable nos idoles.

Quelle est cette société où chaque artiste, politique, sportif, entrepreneur, avec une once de notoriété en vient à cacher sa condition et élude toute question liée à sa culture par crainte de se voir bannir de l’espace public ? Nous n’avons pas vocation à nous voir imposés des modèles, des référents, non, nous devons pouvoir les créer. Pour enfin arrêter de subir cette aliénation qui recycle et exclue aussi vite toute personnalité validée par l’establishment.

Héritiers de la marche de 1983
Nous ne serons pas d’accord sur tout mais nous devrons nous mettre d’accord sur l’essentiel. Je veux parler là d’islamophobie, de tentatives répétées de mettre à l’index une religion en prétextant la défense de la laïcité, je veux parler de notre sacro-saint modèle assimilationniste à l’attention exclusive des trop basanés. Je veux parler aussi, de la situation des Roms, population qui n’a que très peu l’occasion de faire entendre sa voix, je veux parler de négrophobie et du laxisme de notre société à accepter les discours et les actes les plus violents – Twitter est passé par là après Guerlain. Je veux parler de tout ce qui freine notre identité et qui nous sépare de facto du bon ensemble, du bon groupe, de la bonne couleur, de la bonne religion.

On nous avait promis le changement mais celui-ci ne peut venir que de nous-mêmes, l’heure de nous-même à sonner, c’est cela, c’est prendre en main ce que l’on souhaite changer sans laisser le soin à l’autre de le réaliser. Quelle différence entre les politiques, les discours, les dispositifs sous 5 années de Sarkozy et le début de mandat de François Hollande ?

Les promesses n’engagent que ceux qui y croient et nous ne devons en aucun cas donner plus de crédit à un camp qu’à un autre. J’irai même plus loin, la présence de Toumi Djaidja doit sonner chez nous comme une leçon. Chez les plus jeunes n’ayant pas connu la marche pour l’égalité et n’ayant pas ce vécu, nous devons refuser les sentiments les plus flatteurs et ne rien attendre comme promesses et bons sentiments. La gauche – toute la gauche – à ce confort de bénéficier sur ces questions, sur nos questions d’une étiquette de respectabilité, d’un crédit automatiquement supérieur à tout autre groupe politique. C’est un leurre, une erreur que de l’accepter et de ne pas remettre en question la compréhension d’un monde qui change, qui évolue et qui progresse.

Une remise en question amorcée par Césaire déjà en son temps quand pour rompre du Parti Communiste et de son paternalisme en 56, il disait :

Et c’est ici une véritable révolution copernicienne qu’il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis, et dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’habitude de faire pour nous, l’habitude de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de nous contester ce droit à l’initiative dont je parlais tout à l’heure et qui est, en définitive, le droit à la personnalité.

Ma conception de l’universel est celle d’un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers. Alors ? Alors il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force « d’inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent.

Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez

Alors inventons notre route, cela ne pourra et ne sera être qu’une œuvre collective. Nous ne possédons pas de recettes ni de méthodes toutes prêtes mais nous savons que c’est ensemble que nous y arriverons.

Je tiens à saluer également la mémoire des personnes disparues. Clément, bien sûr. Mais aussi L’ancien président du MRAP Mouloud Aounit qui toute sa vie durant a milité contre toutes les formes de racisme et marché à nos côtés, La résistante et militante Françoise Seligmann qui dès la naissance de l’association a soutenu via sa fondation l’action des Indivisibles, L’indigné Stéphane Hessel dont l’indignation retentit encore dans nos cœurs comme un appel à agir pour ne plus subir :

La pire des attitudes est l’indifférence, dire « je n’y peux rien, je me débrouille ». En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence.

Alors engagez-vous aux Indivisibles ou ailleurs car l’heure de nous-mêmes a sonné !

Gilles Sokoudjou, Les Indivisibles

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