Le battement d’ailes du papillon Gwada

Un des conflits sociaux majeurs de cette dernière décennie. Voilà ce que représente le mouvement social dans les DOM-TOM, parti de Guadeloupe et mené par le LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon : Collectif contre l’exploitation outrancière en créole).
Et pourtant… les preuves du mépris de l’Etat et de la métropole pour cette grève générale ont
été légion : Traitement médiatique largement défaillant dès le départ.
Un secrétaire d’Etat aux DOM-TOM qui fait des promesses démenties par le premier Ministre. Un Préfet qui se retire au beau milieu des débats. Un Président, Sarkozy, qui a l’habitude de s’impliquer
personnellement dans tous les conflits qui ici s’en désintéresse totalement. Sur l’injonction de journalistes, il finit par se prononcer sur le sujet, sans entrer dans les détails et sans faire le
déplacement. Lui qui avait arraché la paix en Géorgie, le voilà bien immobile et bien muet.
Il a fallu près d’un mois de grève générale, de manifestations monstres, pour que les médias nationaux saisissent l’enjeu.

N’en déplaise aux sceptiques sur les raisons du mouvement, la misère est bien pénible au soleil : 35 et 25 ne sont pas les chaudes températures de la Guadeloupe, mais respectivement les taux de chômage
chez les 20-30 ans et dans la population générale. A cela s’ajoute que 18 % des ménages vivent sous le seuil de pauvreté. En Martinique, 10 % des habitants font appel à la plus compréhensive des banques : la banque alimentaire .

Dans ces petits pays où la vie est plus chère, les produits de 1ère nécessité sont à des prix exorbitants et la SARA (raffinerie dont Total est l’actionnaire), fournisseur de carburant en situation de monopole en Guadeloupe, escroque les automobilistes de l’île. L’Etat ne garantissant ni la libre concurrence, ni la régulation des prix du marché, les Antillais sont pris en otage par de puissantes entreprises familiales qui fixent leur prix. L’Etat favorise ces inégalités et les organise puisqu’il soutient par des exonérations fiscales et des subventions ces forces économiques héritées de l’esclavage ou du colonialisme, donc blanches, au détriment des consommateurs. Et il emploie massivement des cadres fonctionnaires venus de métropole.
D’ailleurs ce réflexe ethnique, la République française l’a depuis longtemps. Voyons les faits : Les békés, descendants des propriétaires d’esclaves, n’ont jamais eu à rendre des comptes. Un reportage « les derniers maîtres de la Martinique » diffusé le 30 janvier sur Canal + était particulièrement édifiant. Sans compter que les gendarmes, tous blanc, sont également
dépêchés depuis la métropole. Rappelons qu’en 1967, un mouvement social en Guadeloupe est écrasé dans le sang par les forces de l’ordre 87 morts). Avec ce douloureux souvenir, comment l’Etat peut il marquer sa présence par des unités de gendarmes mobiles plutôt que par le dialogue social ?
Ainsi toute forme de contestation de l’ordre établi et des dominants, est perçue comme une menace contre les blancs. Et c’est là l’un des aspects de la politique post-coloniale de l’Etat français : une hiérarchie implacable où les guadeloupéens non-blancs occupent le bas du tableau.
On accuse les guadeloupéens de constituer la préférence nationale du FN à la sauce guadeloupéenne. Sauf qu’aujourd’hui, les métropolitains bénéficient d’une discrimination positive tacite, et il ne s’agit que de l’abolir.
Eric Zemmour a relevé le fait que Domota, le leader du LKP, ne s’adresse qu’en Créole même aux représentants de l’Etat au lieu du français, quel scandale ! Le créole est-il une langue étrangère ?
Pourquoi les antillais ne peuvent-ils pas parler leur langue, qui est un dialecte du français?
Les Antilles sont certes dépendantes de la Métropole, mais ce n’est pas seulement une dépendance financière, mais également culturelle. La métropole contrôle les médias nationaux et renvoie une image de la France métropolitaine, et il faut le dire « blanche », consommant métropolitain. Ainsi les ultra-marins subissent une hégémonie culturelle métropolitaine, qui va même dans les produits de grande consommation. Manger du yaourt, des pommes de terres au lieu de patates douces locales, fait partie de ce modèle postcolonial où les ultra-marins ne se sentent pas représenter la norme, et où la norme est métropolitaine.

Depuis quelque temps, on peut entendre dans les conversations mondaines « donnons leur indépendance et qu’ils nous foutent la paix » et la thématique de l’indépendance est devenue continue. Or le LKP n’a jamais exprimé cette demande… Durant les émeutes dans les quartiers populaires en 2005, Est-ce que les médias ont parlé de donner l’indépendance à ces quartiers ?
Mais lorsqu’il s’agit de la Guadeloupe, la contestation est mal vue. La France, « aimez là ou quittez là » diraient certains…

Au delà de la question sociale, il y a un réel malaise identitaire, comment vivre en France, lorsqu’être vraiment français c’est être métropolitain, et un métropolitain « blanc » ?

Les ultra-marins sont mêmes soupçonnés de démériter : ils seraient fainéants, dépendants de l’aide de l’Etat, irresponsables et pire racistes anti-Blanc. Cette dernière accusation est portée avec comme simple observation que les protestataires sont tous noirs, forcément suspects !
Tant que les ultra-marins ne demandent pas l’auto-détermination, et qu’un référendum donne la majorité au oui pour l’indépendance, les guadeloupéens sont français et doivent donc jouir de leurs droits à égalité avec les métropolitains. Le mouvement social oblige la République à répondre de sa devise. Plutôt que le descendre, on devrait lui être reconnaissant de pousser les idéaux de justice et d’équité sociale.

Le battement d’ailes de cette île à la forme de papillon peut-il déclencher une tornade à l’Elysée et réveiller de sa torpeur toutes les victimes de la vie chère partout dans le pays ?

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