Les courses aux préjugés

Petit exercice de style : imaginons une histoire, ensemble : l’altercation dans une grande surface entre M. K, vigile et un client M. B, responsable du pôle communication dans un ministère ayant fait couler beaucoup d’encre à sa création. M. B pourrait traiter M. K de « sale noir », de « sans papier » pourrait le menacer de « mettre une croix sur sa carrière » et de le « renvoyer dans son pays » (1). (Toute ressemblance avec des personnages ayant existé serait totalement fortuite.) Cette petite situation fictive servirait ainsi d’exercice pour détecter les clichés encore prégnants dans la société française. Relevons ainsi quelques lieux communs savoureux, dont de nombreuses personnes sont aujourd’hui les victimes.

Malgré l’expression stipulant que « le client est roi », le-dit client est tout de même soumis à certaines règles. Or, un fonctionnaire du ministère de l’immigration est un client lambda. Il se doit donc de respecter les règles, comme de présenter ses papiers pour vérification à l’agent habilité si nécessaire, et ce, sans avoir à menacer qui que ce soit. Ce n’est pas parce qu’on travaille au ministère qu’on doit faire preuve de mépris envers « la France d’en bas » ou, expression à la mode « la France qui travaille ».

L’adjectif noir n’est pas synonyme en langue française de « sans papier », au grand dam de fonctionnaires zélés pour qui le quota de 25000 reconduites à la frontière (jolie litote utilisée de façon consensuelle par l’Etat et la presse pour masquer la réalité cruelle du terme « expulsion ») serait certainement plus facile à atteindre en appliquant ce raccourci des plus douteux.

Attention, les apparences peuvent être trompeuses. Un noir peut-être français. Et oui ! Les termes ne sont pas antinomiques, n’en déplaise à M. B, qui, sur ce coup, s’est fait avoir. Pourquoi vouloir renvoyer M. K hors de France puisqu’il est français ? C’est peut-être d’ailleurs le comble du fameux ministère de croire et de véhiculer l’idée qu’un noir vient forcément d’ailleurs et qu’il ne peut être du pays.

Une personne noire n’appartient pas à une communauté. Il existe en tant qu’individu, sans avoir à justifier des faits et gestes d’autres personnes avec qui il n’a finalement comme point commun certain que la couleur de peau. Argument assez faible pour justifier d’un prétendu communautarisme. Je fais référence ici aux propos de l’avocat de M. B, parlant d’un témoin, repris dans un journal de la presse quotidienne (2) :

« En plus, le caissier est noir lui aussi. Si tout cela était vrai, il le dirait. »

C’est faire croire au communautarisme supposé des minorités noires pour accréditer les propos de son client. Si le témoin en question n’a rien entendu, il ne va pas risquer un faux témoignage pour l’obscure raison d’avoir la même couleur de peau que M. K. Le noir reste dans l’imagerie populaire un être primaire. Il ne met aucunement sa réflexion personnelle en jeu. Il ne réfléchit pas. Dans un élan de communautarisme fraternel, il doit normalement soutenir celui qui a la même couleur de peau que lui. Est ce qu’un avocat oserait dire la même chose concernant un témoin blanc ? Tout ceci est moins sûr et pue la condescendance paternaliste et raciste. L’argument ne tient pas.

En espérant que la vérité soit établie et que ce genre d’histoires reste, bien sûr, dans le domaine de la fiction, nous remercions M. B de nous avoir fourni l’inspiration dans cette course aux préjugés.

Penda Diouf pour Les Indivisibles

(1) Affaire révélée par le Canard enchaîné le 30 avril
(2) Le journal du Dimanche, 04 mai 2008

Pour en savoir plus cliquez sur ces liens :
http://www.liberation.fr/actualite/societe/324010.FR.php?rss=true&xtor=RSS-450
http://www.lejdd.fr/cmc/societe/200818/si-ce-monsieur-s-excuse-je-retire-ma-plainte_114784.html

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