Peaux noires, masque blanc

« Un noir mort ne pèse pas bien lourd …  » nous a confessé avec amertume Bob* l’autre matin sur I-télé (le 27 Août 2010)

On ne peut qu’acquiescer à cette nouvelle saillie de Bob, déjà nominé cette année aux Y’ A Bon Awards1** , mais cette fois, nous Les Indivisibles, on n’est quasi pas choqués… noooon ?
Mais si !! Bah oui, si on réfléchit une seconde, c’est vrai : pour la majeure partie des journalistes français, un mort noir, enfin, non-blanc, = non-occidental vaut moins, voire rien.

Toutes les annonces de bilans des catastrophes l’attestent.

Elles sont toujours présentées de la façon suivante :  » x morts dans cette catastrophe DONT y Espagnols  » (par exemple) ; et, c’est pire encore lorsqu’il y a des Français…qui deviennent une catégorie d’humains encore plus à part que les à-part, même Espagnols (toujours par exemple). Il y a bien différentiation, catégorisation, hiérarchisation.

La logique répond toujours aux même réflexes, martelée au quotidien dans les rédactions :

1- « ce n’est pas ‘concernant’ « (le mot à la mode des médias, dans toutes les bouches, toutes les études audimat…) : le lecteur/téléspectateur ne s’identifiera pas.
Mais, il le pourra beaucoup plus si on parle d’un mort Allemand, Espagnol ou Portugais (sous-entendu « plus, comme lui »). Et alors si c’est un Français… c’est presque lui.
Autrement dit, personne dans ces rédactions ne peut penser autrement, donc , que : « mon télespectateur est blanc , donc parlons lui de ce qui pourrait plus le « concerner » .
Sinon , on nous dirait ‘ 54 morts dans la catastrophe aérienne de Poubelle airline, dont 5 Marocains’, par exemple.

Alors, c’est vrai aussi que le vieux principe du « c’est loin donc ça ne touche pas », est un terreau encore bien fertile, sur lequel peut fleurir sans problème ce « pas concernant »… sauf ….sauf ….et c’est l’exception qui confirme cette règle n°1, sauf s’il y a des …Français.
Exemples : le tremblement de terre à Haïti, ou la Thaïlande qui est devenue pour les médias le symbole du Tsunami alors que c’est L’Indonésie qui a été la plus touchée ; et Sumatra et non Bali). On exagère ? Les inondations au Pakistan ces dernières semaines sont moins concernantes que celles d’Inde, où ont été piégés et touchés quelques touristes Français, qui, dans leur noblesse que le monde entier nous envie, ont même aidé une partie des sinistrés… alors qu’au Pakistan hein, pardon.
On pourrait presque avancer l’équation suivante :
nbM = nombre de morts
nbTIimp = nombre de terroristes islamistes impliqués)
TxC = taux de « concernation »

nbM(non-europ.) + 10 x nbM(europ.) + 100 x nbM(Franc.)
TxC = —————————————————————————— + 1000 x nbTIimp
nb de km depuis Paris Ouest)

2- « le lecteur/téléspectateur ne comprendra pas de quoi on parle ».
En réalité, on peut se demander si ce n’est le journaliste qui ne comprend pas : par inculture, ethnocentrisme et paresse intellectuelle tout ça conforté par le tropisme suivant sous entendu et totalement assumé par cette catégorie professionnelle : « c’est dans l’ordre des choses… »
Tropisme qui veut que : une catastrophe ferroviaire en Inde fera « forcément » un grand nombre de morts, comme une famine sub-saharienne, ou un conflit armé sur le continent africain…pourquoi ? car « c’est dans l’ordre des choses… ». car , c’est bien connu, « dans ces pays-là…. »
Donc ça vaut moins le coup d’en parler que quelqu’un qui se fait pousser sur un quai de métro à Paris et meurt, ou un enfant tué dans un accident de la route quelque part en France par un chauffard qui vraiment , hein, n’en a pas grand-chose à faire de l’innocence d’un enfant, lui, cet infâme.

Alors Bob, sur I-télé nous parlait de la guerre en République démocratique du Congo. C’ est le conflit qui a fait le plus grand nombre de morts depuis 1945 sur la planète. Selon le rapport le plus récent de l’ONU, 14 femmes sont violées en RDC, tous les jours.

Les acteurs du conflit sont nombreux, les richesses à se partager aussi, les populations civiles au milieu des victimes idéales et un moyen de pression bon marché pour activer tel ou tel réseau de la communauté internationale, le contingent de l’ONU important, mais sont rôle trouble.
Expliquer tout ça demande du temps, de l’analyse, de la mesure, de la lecture, de la culture.

Alors qu’il est si simple de se dire : « c’est dans l’ordre des choses… »… comme ça, on a plus besoin d’en parler parce que c’est une évidence et que donc, il n’y a rien de neuf sous le soleil… .

En même temps c’est vrai, c’est l’histoire de l’humanité, il n’y a rien de neuf sous le soleil : « un mort noir vaut toujours moins qu’un mort non-noir » car un mort non-blanc vaut toujours moins qu’un mort blanc. »

Bob Ménard, fondateur et ancien secrétaire général de Reporters sans frontières, pourfendeur de l’injustice dans le monde découvre une profession qu’il exerce et défend depuis plus de trente ans. On suppose que la fulgurance de l’analyse qui l’a fait s’indigner du sort du mort noir sur I-télé, lui a donné bien à réfléchir depuis lors.
Et nous Indivisibles, sommes bien tentés de lui poser cette question :
Sur sa nouvelle échelle de l’équité, un mort noir vaut-il plus ou moins qu’un Roumain vivant ?

*célèbre mercenaire de l’indignation médiatique facile fait chevalier de la Légion d’Honneur par le Président de la république Nicolas Sarkozy en mai 2008 pour service rendu à la nation.

**Robert Ménard : “c’est la vérité, dès que je suis dans le métro, que je vois arriver deux jeunes Roumains, je me dis “où est mon portefeuille?, tout le monde le fait ” RTL, On refait le monde 14/09/2009

Guillaume, pour les Indivisibles

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