Une banane de travers

Un petit mot d’excuse pour l’univers en général et pour Caroline Fourest en particulier

Il paraît que Caroline Fourest a encore avalé sa banane d’or de travers et je la comprends bien. Il faudrait qu’on arrête, aux Indivisibles, de yaboniser n’importe qui avec notre mauvaise foi renversante et nos contresens volontaires, ça va finir par nous griller aux yeux des meilleurs antiracistes du monde que sont les  universalistes.

 

Quand Caroline Fourest dit : « Ces familles qui, au nom de leurs convictions religieuses retirent leurs enfants des cours d’histoire quand on enseigne la Shoah », il serait peut-être temps d’arrêter de mettre midi à quatorze heures et d’accepter sans broncher que cette phrase est une pure vérité issue d’une enquête réalisée au cœur des territoires perdus de la République.

 

Pour comprendre que cette phrase n’a rien à voir ni avec un stéréotype ni avec un préjugé, ni avec un stigmate, il suffit de raisonner scientifiquement. Le bon postulat de départ est le suivant : Caroline Fourest est une journaliste brillante qui combat à fond le sexisme, le racisme et l’intégrisme. Il suffit alors de s’imaginer comment elle a pu faire pour faire émerger cette vérité. D’abord, elle a dû mener une étude fine et précise sur les taux d’absentéisme à l’école des territoires perdus. C’est facile à faire, il suffit de ramasser les absences signalées par les professeurs et comptabilisées par l’administration. Il est alors possible de faire émerger progressivement des « pics  d’absentéisme », à savoir des moments où il y a plus d’absents que d’habitude. Alors, il faut neutraliser toutes les causes externes, conjoncturelles, non pertinentes pour l’analyse : si le cours d’histoire portant sur le génocide des populations juives et tsiganes pendant la seconde guerre mondiale a lieu pendant une épidémie de grippe intestinale, par exemple, il faut examiner les motifs d’absence. Dès lors, Caroline Fourest a vraisemblablement dû composer deux  tas : celui des absences justifiées et celui des absences injustifiées. Dans la pile des absences justifiées, elle a dû trier encore : d’un côté, les parents qui ont justifié l’absence pour des raisons religieuses, et, de l’autre, ceux qui ont mentionné d’autres motifs.

 

Dans le premier cas du premier tas, j’imagine les mots d’excuse qui ont mis la puce à l’oreille de la journaliste : « je vous prie d’excuser l’absence de Martin lors du cours d’histoire du 08 février. Notre religion nous interdit en effet de permettre à notre enfant d’assister à un tel  cours. Merci de votre compréhension ». Ça, c’est quand même  gonflé de la part de la mère de Martin, j’en conviens, et j’imagine sans effort que de nombreux parents d’élèves des territoires perdus doivent prendre l’école  pour un self-service, ce qui doit expliquer d’ailleurs les faibles performances scolaires de leurs gamins.

 

Dans le deuxième cas du premier tas, il faut considérer les menteurs, c’est-à-dire tous ceux dont les enfants ont mimé une gastro-entérite ou une rhino-pharyngite afin d’éviter le cours d’histoire. Alors là, c’est très simple, Caroline a dû se déplacer directement chez les parents afin de passer au détecteur de mensonges le listing des fausses excuses.

 

J’imagine ensuite qu’elle a enquêté auprès des médecins généralistes gribouilleurs de certificats médicaux complaisants pour les confondre dans leur trahison anti-laïque. Pour les absences justifiées, voilà, c’est réglé, il y a tous les parents qui ont avoué directement et tous ceux qui ont dit la vérité à la journaliste engagée. Les antiracistes universalistes obtiennent très vite ce genre de révélations.

 

Pour les absences injustifiées, c’est là où tout le talent de l’investigatrice doit nous impressionner en pleine figure. Ça doit être un travail de forçat de la République que d’éplucher toutes les absences injustifiées des élèves et de faire apparaître les pics d’absentéisme religieusement pertinents. C’est quand même une vraie preuve de sacrifice statistique que de déployer autant de travail pour sauver la laïcité : elle a dû observer les courbes d’absence, éliminer du champ d’analyse les absents de la veille et du lendemain, focaliser sur les absences ciblées, reconstituer l’emploi du temps des élèves et de leurs familles, et surtout, encore et toujours, obtenir la vérité. Assis sur mon postulat, je suppose alors que ça a dû être bouclé en un tournemain.

 

Une question subsiste : comment a-t-elle fait, Caroline Fourest, pour connaître la confession religieuse des élèves et de leurs parents ? Il y a bien la méthode Ménard, mais je me refuse de penser qu’elle ait pu utiliser cette stratégie là, à moins que Ménard soit aussi un antiraciste universaliste, ce qui est toujours possible, dans un monde renversant. Bref, je la vois bien avec un bloc-notes faire le tour des cités en demandant tranquillement aux parents d’élèves leur confession religieuse et les raisons de l’absence. Caroline Fourest est brillante et tout l’monde passe aux aveux.

 

Après, elle a dû étudier minutieusement toutes les religions des territoires perdus afin d’élucider le lien entre confessions religieuses et absence au cours d’histoire. Et si elle évite de dire de quelles religions il s’agit exactement et au nom de quelle interprétation précisément, c’est JUSTEMENT pour éviter les amalgames. Et nous, idiots utiles volontaires comme on est, aux Indivisibles, on est en train de devenir complètement paranoïaques parce qu’on a cru qu’elle stigmatisait les familles orthodoxes. Bêtement. Tout simplement parce qu’on sait bien qu’elles  sont très nombreuses, les familles orthodoxes, dans l’imaginaire médiatique des territoires perdus.

 

Alors là, on peut très bien comprendre qu’on était complètement à côté de la plaque et qu’on a gâché une banane d’or pour rien. En plus, on a dû fâcher Caroline Fourest, ce qui n’est pas juste puisqu’elle nous défend à un niveau universel. C’est pourquoi je voudrais m’excuser très fort et rompre un malentendu avec elle parce qu’on dirait qu’elle pense qu’on a fait exprès alors qu’on n’a pas fait exprès du tout. C’est normal, aussi, qu’on soit moins forts qu’elle en antiracisme : on est bénévoles et elle est professionnelle. On est des antiracistes communautaristes alors qu’elle, c’est une antiraciste universaliste. Comme tout le monde peut se tromper, je pense qu’il est temps que nous adressions nos excuses à Caroline Fourest et que nous songions, à l’avenir, à la consulter avant d’épingler  une phrase médiatisée pétrie de stéréotypes, de préjugés ou de stigmates ethnico-raciaux. On a besoin d’elle pour séparer le bon grain de l’ivraie. Il nous faut un point de vue beaucoup plus universel.

 

Alors Caroline, soyez sympathique, acceptez nos modestes excuses, et venez nous aider à progresser, à nous hisser valeureusement de notre communautarisme de départ vers votre universalisme impeccable,  votre universalisme débarrassé des amalgames, votre universalisme qui balaie d’un regard compatissant et protecteur nos territoires perdus. Vendredi 12 juin, c’était la sixième cérémonie des Y’a Bon Awards. Ça vous aurait plu, c’était hyper laïque au niveau de la liberté de conscience, il y avait des gens de toutes les couleurs et de toutes les sensibilités qui rigolaient ensemble sur les préjugés médiatiques qui nourrissent le racisme ordinaire. Si vous étiez venue, vous auriez pu nous prévenir du fait que nous nous étions trompés. Une banane de travers, c’est si vite effacé. Il y avait  une grosse ambiance universaliste, je vous jure, Caroline, et pourtant, pour la sixième fois consécutive, vous étiez absente. Et ce qui nous titille un peu, dans votre absence, c’est que nous en ignorons les véritables raisons.

 

 

 Briac Chauvel  pour les Indivisibles

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2 Réponses

  1. Lautre dit :

    Merci !
    J’ai bien ri, pas de manière universaliste vu que je n’ai pas le niveau, mais bêtement !
    :o)

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